4

Nerveux, Henry regarda l’hôtesse qui effectuait les démonstrations habituelles dans l’allée centrale : gilet de sauvetage, masque à oxygène, évacuation d’urgence. Il détestait prendre l’avion et se demandait avec stupeur comment sa fille pouvait aimer piloter. Sauf que pour l’instant, Dieu merci, elle ne volait pas, trop accaparée par son travail à Purpan et par Peyrolles.

À côté de lui, Adrien s’était plongé dans la lecture de son journal, indifférent au décollage. Henry ferma les yeux tout en mastiquant le chewing-gum censé empêcher ses oreilles de craquer. Bon, le week-end était terminé, il avait fait son devoir, la prochaine fois ce serait à Pascale de venir. Et ensuite il trouverait des prétextes afin de ne plus remettre les pieds là-bas. Toute la nuit il avait pensé à Camille, et lorsqu’il s’était enfin endormi, à l’aube, il avait rêvé d’elle.

Camille couchée nue à côté de lui, douce et fragile, abandonnée, avec parfois une larme qui perlait entre ses cils. Même dans son sommeil, elle arrivait à pleurer. Quand il lui faisait l’amour, elle s’accrochait à lui comme une noyée. Oubliait-elle son chagrin dans le plaisir ?

L’appareil devait avoir atteint sa vitesse de croisière, il semblait stabilisé. Henry risqua un coup d’œil par le hublot : il n’y avait strictement rien à voir. À Peyrolles non plus, hier soir, il n’avait rien vu tandis qu’il restait debout devant la fenêtre à contempler le parc obscur en se demandant pourquoi Lucien Lestrade harcelait sa fille. Avait-il quelque chose de précis à lui dire ? Que savait-il du drame qui avait rongé les Fontanel, à l’époque ? Il ne pouvait concevoir que des doutes, échafauder des hypothèses, car jamais Camille ne se serait confiée à quelqu’un comme lui.

Quoi qu’il en soit, Henry était décidé à lui téléphoner, dès le lendemain. Plus question qu’il pointe son nez à Peyrolles, la page était tournée, il devrait le comprendre. Henry allait lui offrir de l’argent, une somme destinée autant à récompenser trente ans de services qu’à acheter son silence. Juste au cas où.

Calant sa nuque contre l’appui-tête, il se demanda pour la millième fois de sa vie s’il avait eu tort ou raison. Une question dont il ne connaîtrait sans doute jamais la réponse mais qui continuait de le hanter.

Le chariot de boissons apparut dans l’allée centrale, poussé par l’hôtesse. Le vol de Toulouse à Paris était court : à peine avait-on le temps de finir son verre qu’on était déjà en train d’amorcer la descente. Tant mieux. Plus vite Henry reprendrait son travail à la clinique, moins il se perdrait dans ses souvenirs. À Saint-Germain, l’ombre de Camille planait encore dans l’appartement, mais de façon moins aiguë qu’à Peyrolles. Heureusement pour elle, Pascale ignorait tout, et Henry ne laisserait pas Lucien Lestrade lui mettre la puce à l’oreille. Qu’elle profite de cette maison puisqu’elle l’aimait tant ! Et puisqu’il n’avait pas été capable de la dissuader…

— À quoi penses-tu, papa ?

Adrien l’observait d’un air inquiet, aussi Henry répondit-il la première chose qui lui passa par la tête.

— Au prochain conseil d’administration.

— Ne t’inquiète donc pas, il n’y a aucun problème particulier, affirma son fils en lui tapotant la main.

Bien sûr que non. Les problèmes, il les avait laissés derrière lui en quittant la piste de l’aéroport toulousain. Henry choisit un jus d’orange et consulta sa montre, pressé d’arriver, pressé d’oublier.

 

Aurore déposa avec précaution le dernier vase qu’elle venait de remonter.

— Et voilà ! Cette fois, tout est rangé, puisque tu ne voulais pas les garder en bas…

Du fond du grenier, Pascale se mit à rire.

— À quoi servent des vases sans fleurs ?

Elle furetait parmi de vieilles valises couvertes de poussière et entassées dans un coin obscur. Certaines portaient des étiquettes rédigées de la main de sa mère. « Rideaux de la bibliothèque », « Dessus-de-lit chambre du bout ». Camille avait-elle cru que ces tissus pourraient resservir un jour ? Envisageait-elle de revenir habiter Peyrolles lorsque son mari prendrait sa retraite ?

Pascale souleva un couvercle et sentit une vague odeur de naphtaline. Des feuilles de papier journal couvraient des étoffes bien pliées que les mites semblaient avoir épargnées. Elle jeta un coup d’œil vers Aurore et décida de ne rien dire de ses trouvailles afin de ne pas les voir accrochées partout à travers la maison.

— J’adore explorer ton grenier, c’est aussi excitant que d’être chez un brocanteur avec un bon d’achat illimité ! lança Aurore. Regarde cet amour de coiffeuse… En réparant le pied cassé et en changeant le miroir, elle ferait très bien dans une chambre, non ?

Abandonnant les valises, Pascale la rejoignit.

— On a assez travaillé pour aujourd’hui, décida-t-elle. En tout cas, la soirée d’hier était fantastique, tu as eu mille fois raison.

Elle le pensait sincèrement, bien qu’elles aient dû passer une partie de l’après-midi à faire la vaisselle, comme prévu.

— Tu as besoin de te détendre, Pascale. Dans le service, tu bosses douze heures par jour et tu es continuellement sous pression, à cause de Nadine Clément. Au point de ne même pas te rendre compte des ravages que tu suscites ! Georges, le kiné, te regarde avec des yeux de merlan frit… Ce qui ne fait pas mon affaire parce qu’il me plaît beaucoup. D’abord, il n’est pas médecin ; ceux-là je les mets tous dans le même sac avec une pierre au fond et hop, dans le Tarn ! Ensuite, j’adore son humour, il… Tiens, c’est quoi, ça ?

Ayant ouvert le tiroir de la coiffeuse, elle avait machinalement passé sa main au fond et en ramenait une pochette de plastique gris tout écornée, qu’elle examina une seconde avant de la passer à Pascale.

— À mon avis, il y a des bons du Trésor là-dedans, ou alors des lettres d’amour !

— Pour Georges, dit Pascale, tu as le champ libre, il n’est pas du tout mon genre.

Le plastique avait un peu fondu avec le temps et la chaleur du grenier, mais elle réussit à en extirper une sorte de carnet qui se révéla être un vieux livret de famille.

— Je te rappelle, ironisa Aurore, que si ton genre c’est Laurent Villeneuve, il ne faut pas que tu…

— Oui, oui, je sais.

Sourcils froncés, Pascale relut trois fois les quelques lignes qu’elle avait sous les yeux.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? marmonna-t-elle.

Aurore vint jeter un regard par-dessus son épaule.

— Extrait de l’acte de mariage en date du 16 avril 1966. Époux, Coste Raoul ; épouse, Montague Camille Huong Lan…

Atterrée, Pascale revint à la première page.

— Ville de Paris, mairie du XIIe ! C’est ridicule, maman et papa se sont mariés en 1970, à Albi.

Elle ferma le livret une seconde, le considérant d’un œil critique ; malheureusement il semblait tout à fait authentique. De nouveau elle l’ouvrit, lut encore, tourna un feuillet. Les actes de décès des époux étaient vierges, mais dans la case « Premier enfant » était inscrit un nom, avec la signature d’un officier d’état civil.

— Le 3 août 1966, à neuf heures quinze, est née Julia Nhàn Coste.

Là non plus, il n’y avait rien dans la case décès.

— J’ai des photos du mariage de mes parents, articula-t-elle d’une voix blanche. À l’église. Et à l’église, à moins d’être veuf comme papa l’était, on ne peut se marier qu’une fois !

— Sauf si tu t’es contentée de la mairie pour la première…

Avec la tombée de la nuit, les ombres envahissaient le grenier malgré l’ampoule électrique.

— Raoul Coste. Julia Coste. Bon sang, qui sont ces gens ?

Le plus simple était d’appeler son père, elle allait le faire tout de suite. Il existait forcément une explication simple à laquelle Pascale, trop choquée par sa découverte, ne pensait pas. Henry allait la lui donner. Enfin, peut-être… Peut-être seulement, car de quelle façon justifierait-il ce mystère ? Pourquoi ni lui ni Camille n’y avaient-ils jamais fait allusion ?

Une incontrôlable envie de pleurer serrait la gorge de Pascale et elle sentit qu’Aurore la prenait par le coude.

— Viens, descendons.

Les doigts crispés sur le livret de famille, Pascale se laissa entraîner jusqu’à rez-de-chaussée. Une fois assise à la table de la cuisine, les coudes repliés et le menton dans les mains, elle essaya de faire le point tandis qu’Aurore, silencieuse, mettait la bouilloire à chauffer. Ainsi, sa mère aurait été mariée, à vingt et un ans tout juste et déjà enceinte puisque le bébé était arrivé trois mois plus tard. Une petite fille prénommée Julia – avec à la suite un prénom vietnamien, comme Camille elle-même –, qui devait avoir trente-neuf ans aujourd’hui. La fille aînée de sa mère, dont Pascale n’avait jamais entendu parler. Pas un mot, pas même une vague allusion. Cette Julia Coste n’existait pas dans la famille Fontanel. Évidemment, elle avait pu mourir en bas âge, mais pourquoi le cacher ?

— Téléphone à ton père, tu en auras le cœur net, suggéra Aurore en posant deux tasses de thé fumant sur la table.

Avec la joie de vivre, la gentillesse était l’une des principales qualités d’Aurore. Sans elle, que serait devenue Pascale ? Oui, Peyrolles était trop grand pour une femme seule, ainsi qu’on le lui avait rabâché, et la présence d’une amie changeait tout. À elles deux, elles avaient arrangé la maison en un rien de temps, piqué des fous rires, parlé des nuits entières en astiquant les objets récupérés dans les profondeurs du grenier. Elles s’étaient amusées, confiées l’une à l’autre. L’arrivée de l’hiver les trouverait, le dimanche, pelotonnées sous une couverture devant la télé, et au printemps prochain elles jardineraient ensemble pour redonner un peu d’allure au parc. Irremplaçable Aurore, sans qui Pascale n’aurait peut-être jamais ouvert le tiroir de la coiffeuse.

— Si tu n’étais pas là, murmura-t-elle, je serais sûrement en train de pleurer… Je m’aperçois que je ne peux pas poser la question à papa parce qu’il ne me répondra pas. Ou pas la vérité. À l’évidence, il s’agit d’un secret bien gardé, pourquoi veux-tu qu’il parle aujourd’hui ?

— Tu as le droit de savoir ! C’est de ta mère qu’il s’agit, de ta sœur ! Enfin… ta demi-sœur…

Le mot était lâché. Quelque part dans le monde, il existait une femme qui était sa demi-sœur. Le même lien de parenté, ni plus ni moins, qu’avec Adrien.

— Si elle vit encore, murmura Pascale, je vais la retrouver.

Elle n’avait pas d’autre solution, comprenant d’avance qu’elle ne serait pas en paix avant d’avoir découvert la réalité.

— Tu crois que ton frère est au courant ?

— Je ne crois pas. Ou alors, c’est à douter de tout le monde ! Malgré notre différence d’âge, nous étions très proches et très complices, Adrien et moi, jusqu’à ce que j’épouse Samuel. Je ne l’imagine pas me cachant une énormité pareille.

Mais elle n’en était pas sûre. Une heure plus tôt, elle aurait juré la même chose de son père, et pourtant…

— Je vais écrire à la mairie du XIIe arrondissement, à Paris. Si Julia Coste est décédée, ce sera inscrit sur leurs registres. On ne peut enterrer personne sans contacter la mairie de naissance, c’est la procédure habituelle. À partir de là, je verrai ce que je dois faire.

Aurore la dévisagea en silence, puis elle se leva pour allumer les lumières. Aussitôt, l’atmosphère de la cuisine devint plus chaleureuse et Pascale refoula de nouveau cette stupide envie de pleurer. Sa mère avait été une femme tendre, douce, qui s’était entièrement consacrée à l’éducation d’Adrien et de Pascale. Elle adorait les enfants, elle avait forcément aimé cette Julia. Quand et comment l’avait-elle perdue ? Le père, Raoul, l’avait-il emmenée, enlevée ? Et lui, qu’était-il devenu ? Mais surtout – et cette question-là était la plus douloureuse –, pourquoi avoir fait de ce morceau de vie un tel mystère ? Certes, Camille parlait peu, et presque jamais d’elle-même. Avare de confidences, elle n’évoquait ni sa jeunesse ni sa famille, avec laquelle elle était brouillée. « De méchantes gens », disait-elle seulement, exception faite de son père, celui qui l’avait ramenée de Hanoi. Du Vietnam, elle ne conservait évidemment aucun souvenir, hormis l’identité de sa mère, qui s’appelait Lê Anh Dào. Tout ça n’avait rien à voir avec un Raoul Coste sorti de nulle part.

— Comment peut-on en savoir aussi peu sur les siens ? soupira Pascale.

Paradoxalement, elle connaissait bien l’histoire paternelle, avec la dynastie de médecins albigeois dont Henry était issu. Adrien et Pascale, comme tous les Fontanel, avaient prononcé le serment d’Hippocrate, perpétuant la tradition ; il existait même une rue portant le nom d’Édouard Fontanel, chirurgien au XIXe siècle. Mais des Montague, rien. Juste cet officier qui avait ramené d’Indochine la médaille militaire avec palmes… et un enfant adultérin. Camille n’en disait pas davantage, sauf qu’elle n’avait aimé que deux hommes dans sa vie, le capitaine Abel Montague et Henry. Nulle mention d’un quelconque Raoul ! Une erreur de jeunesse qu’elle aurait voulu effacer ? Pas en abandonnant un bébé, c’était impensable de sa part. Elle disait toujours, avec un amour infini : « Mes deux enfants. J’ai deux enfants. » Adrien, qu’elle avait fait sien, et Pascale. Mais parfois l’expression était : « J’ai eu deux enfants. » Personne n’y prêtait attention, évidemment.

— Je vais nous préparer quelque chose pour le dîner, décréta Aurore. Et ne me réponds pas que tu n’as pas faim !

Rien au monde ne faisait perdre son appétit à Pascale, c’était légendaire, aussi n’eut-elle pas le courage d’avouer à Aurore que, pour une fois, l’idée de manger lui soulevait le cœur.

 

Samuel quitta la salle de réveil en sifflotant. Son dernier patient venait d’émerger de l’anesthésie sans problème particulier, avec des rythmes cardiaque et respiratoire satisfaisants.

Il avait pris une douche en compagnie des chirurgiens à la sortie du bloc, et plus rien ne le retenait à l’hôpital. Heureusement, car il détestait travailler le samedi matin, corvée à laquelle il était de plus en plus souvent contraint en raison de la pénurie d’anesthésistes réanimateurs. Une carence logique avec cette mode – venue d’Amérique – d’intenter des actions judiciaires contre les médecins ou les établissements hospitaliers. Dès que quelque chose tournait mal dans une opération, l’anesthésiste était mis en cause, le plus souvent à tort. La situation désolait Samuel, qui adorait son métier mais se retrouvait complètement débordé.

Un coup d’œil à sa montre lui apprit qu’il avait juste le temps de se rendre à l’aéroclub, où il avait donné rendez-vous à Pascale. Depuis la soirée à Peyrolles, ils ne s’étaient pas croisés une seule fois de toute la semaine dans les couloirs de Purpan, et finalement il avait dû l’appeler pour l’inviter à déjeuner. Il ne voulait pas avoir l’air de profiter de l’absence de Marianne, néanmoins il mourait d’envie de voir Pascale en tête à tête. Il l’avait trouvée tellement belle dans cette robe de soie noire ! Élégante, sensuelle, exotique… À côté d’elle, Marianne devenait presque insignifiante. Pauvre Marianne, qui appelait chaque soir pour raconter en détail ses journées de vacances et qui terminait ses communications par une litanie de serments d’amour. En l’écoutant, il se sentait mal à l’aise, accablé par la tiédeur de ses propres sentiments, coupable de ne pas savoir rompre, et malgré tout ému. La tête sur le billot, il n’aurait pas su dire ce qu’il éprouvait pour elle. Mais en ce qui concernait son ex-femme, il n’avait pas, hélas ! le moindre doute : il était toujours fou d’elle et le resterait probablement jusqu’à la fin de ses jours. Devait-il tenter l’impossible pour qu’elle lui accorde une seconde chance ou, au contraire, s’obliger à ne plus la voir, à ne plus penser à elle ? Empêtré dans ses contradictions, il se reprochait d’avoir tout fait pour qu’elle vienne s’installer ici. Son empressement à l’aider ne cachait qu’un désir égoïste, il n’était pas dupe de lui-même.

 

Assise sur l’un des hauts tabourets du bar, Pascale riait de bon cœur. Arrivée très en avance à son rendez-vous avec Sam, elle était tombée sur Laurent Villeneuve, qui descendait tout juste d’un petit avion de tourisme, un Robin DR 400. Il s’était aussitôt proposé pour lui faire visiter l’aéroclub de fond en comble, des pistes à la tour de contrôle en passant par les hangars, avant de la ramener boire un verre. Apparemment aussi ravi qu’elle de la chance qui les mettait en présence hors du cadre de l’hôpital, il plaisantait gaiement et faisait en sorte de la mettre à l’aise.

Mal remise de la découverte du livret de famille, elle se sentait fatiguée. Depuis une semaine, le sommeil la fuyait, et quand elle s’endormait enfin elle cauchemardait. Hormis le courrier à la mairie parisienne, elle n’avait rien tenté, rien décidé. Et, surtout, elle n’avait pas appelé son père, à qui elle n’aurait su que dire.

— Où êtes-vous partie ? s’enquit Laurent avec un sourire désarmant. C’est la nostalgie du pilote sans machine ? Je vous emmène faire un tour quand vous voulez, mais je sais que vous préférez l’hélico.

— Quand on y a goûté, ça devient vite une passion, vous verrez.

— Je suis déjà mordu ! Samuel est un merveilleux prof, j’espère pouvoir passer le brevet d’ici deux ou trois mois.

— Il a été mon instructeur aussi, avec lui tout paraît facile.

À l’époque où Sam lui donnait des leçons, à Issy-les-Moulineaux, ils étaient jeunes mariés et très amoureux. Y penser la rendit soudain mélancolique. Sam allait-il épouser Marianne ? Lui faire des enfants, tout naturellement, sans se poser de question ?

— Si vous avez envie de voler, Pascale, faites-le. Ne mettez pas tout votre argent dans Peyrolles, prenez le temps de vous amuser…

Il se méprenait sur l’expression de tristesse qu’elle avait dû afficher sans le vouloir, néanmoins sa sollicitude était très réconfortante.

— Je voudrais vous poser une question, lâcha-t-elle de façon abrupte. Comment s’y prend-on pour retrouver quelqu’un dont on ne connaît que l’identité, la date et le lieu de naissance ?

S’adresser à lui ne l’engageait à rien alors qu’elle était déterminée à se taire devant Sam. Il s’entendait beaucoup trop bien avec son père, il serait capable de l’appeler si elle lui racontait sa trouvaille.

— Vous vous lancez dans une enquête personnelle ou vous écrivez un roman policier ?

Laurent souriait de nouveau, attentif, décidément charmant et, voyant qu’elle ne répondait pas, il enchaîna :

— Vous pourriez essayer une recherche sur Internet. Mais commencez par demander une fiche d’état civil de la personne concernée. D’ailleurs, vous avez au moins les sept premiers chiffres de son numéro de Sécurité sociale, s’il s’agit d’un Français.

— Oui.

— Il y a aussi la famille, les proches…

À l’entendre, c’était simple, mais en tant que haut fonctionnaire il ne devait pas être rebuté par les difficultés administratives. Soulagée, elle lui adressa un regard reconnaissant et eut la surprise de le voir rougir. Elle n’avait pas imaginé qu’il puisse être timide, ni qu’elle ait quoi que ce soit d’impressionnant pour un homme comme lui.

— Il y avait une circulation folle ! s’écria Samuel en surgissant derrière eux. Je suis désolé d’être en retard mais au moins tu ne t’ennuyais pas, te voilà en bonne compagnie…

Il l’embrassa dans le cou avant de proposer, d’un ton malicieux :

— Tu te joins à nous pour déjeuner, Laurent ?

— Non, je ne veux pas vous déranger, je vous laisse.

Déçue par son refus, Pascale lui serra la main en le remerciant pour la visite, puis elle suivit Sam vers le restaurant du club. La décoration était entièrement dédiée à l’aviation avec, accrochées aux murs lambrissés, de splendides photos de Mirage, de Rafale, ou encore d’un Super Étendard appontant sur le Charles-de-Gaulle.

— J’aurais aimé être pilote de chasse, j’ai raté ma vocation ! plaisanta Samuel.

Il paraissait en pleine forme et Pascale lui envia son insouciance.

— Tu as de bonnes nouvelles de Marianne ?

— Excellentes, elle profite à fond de ses vacances… et je suis assez content de me retrouver un peu seul.

— Ce n’est pas très gentil pour elle.

— Alors, disons que je ne suis plus du tout fait pour la vie à deux.

Un peu étonnée, elle se rappela à quel point il était facile à vivre, presque toujours de bonne humeur et ne s’isolant jamais dans son coin.

— Avec toi j’ai adoré, mais depuis, c’est fini, ajouta-t-il doucement.

— Ne crois pas ça. Je t’ai répété sur tous les tons que tu ferais un excellent père et j’en suis toujours persuadée. Dépêche-toi de fonder une famille, Sam !

Il esquissa un sourire indéchiffrable, secoua la tête.

— Figure-toi que Henry me regrette amèrement, d’après lui j’étais le gendre idéal.

— Bien sûr, un médecin, un du sérail, tu penses ! Si je lui ramène un architecte ou un plombier, il fera une drôle de tête.

— Tu y penses ?

— À quoi ?

— À profiter des bons conseils que tu me dispenses, c’est-à-dire à te remarier.

— J’y songerai le jour où je serai amoureuse.

— Je n’ai pas très envie de te voir amoureuse d’un autre.

— Sam ! Tu plaisantes, j’espère ? Nous avons divorcé, tu t’en souviens ? Et même échangé deux ou trois injures dans le bureau du juge ! Je voulais désespérément des enfants de toi, j’ai dû être odieuse… Mais la page est tournée, contrairement à ce que tu me disais à Peyrolles, samedi soir.

Sa franchise parut atteindre Samuel. Il baissa les yeux et s’absorba dans la contemplation de son assiette. On venait de leur servir un confit de canard qui embaumait, pourtant il fit la grimace. Au bout d’une bonne minute de silence, il soupira.

— Désolé… Je ne t’ai pas invitée pour ça. On va déjeuner, ensuite je t’emmène faire un tour et je te laisse piloter. Ma première leçon n’est qu’à quatre heures, nous avons tout le temps.

La perspective de voler enthousiasma immédiatement Pascale.

— Tu as le droit de prendre l’hélico ou bien ça va nous coûter la peau des fesses ?

— J’ai des heures gratuites en tant qu’instructeur.

— Fantastique !

Pour la première fois depuis huit jours, elle se sentit vraiment gaie, capable d’oublier pour un moment le mystère familial. Après avoir englouti une part de fénétra, riche en pâte d’amandes meringuée et en citrons confits, elle renonça au café pour pouvoir se lever plus vite. Samuel paraissait avoir oublié sa tentative de reconquête manquée et il souriait de la voir impatiente comme une gamine. Ils allèrent ensemble chercher le Jet Ranger dans l’un des hangars, d’où ils le sortirent sur sa plate-forme.

— Nous avons aussi un Hugues 300 et un 500, expliqua Sam en s’installant.

Il la regarda tandis qu’elle bouclait son harnais de sécurité et mettait son casque.

— Tu m’entends bien ? Bon, où veux-tu aller ?

— À Peyrolles !

— D’accord.

La carte étalée sur ses genoux, il étudia le plan de vol et prit quelques notes, puis il lança le moteur et les pales se mirent à tourner. Ravie, Pascale s’enfonça dans son siège. Comme tous les hélicos, le Jet Ranger était équipé de doubles commandes et bientôt elle allait le sentir vibrer sous ses doigts. Elle observa avec bonheur le décollage impeccable de Sam, l’entendit annoncer ses intentions à l’aiguilleur de la tour. En dessous d’eux, un Robin roulait sur une piste et elle se demanda si c’était Laurent qui repartait se promener.

Le lundi matin, en arrivant dans son service, Nadine Clément commença par tancer vertement sa secrétaire avant de s’en prendre à une aide-soignante, puis elle reporta sa colère sur l’équipe des kinés, choisissant Georges Matéi comme bouc émissaire. À dix heures et demie, lorsque Pascale apporta un gobelet de café à Aurore dans le local des infirmières, une atmosphère de plomb régnait sur la pneumo.

— Ne te mets pas sur son chemin, chuchota Aurore, elle est d’une humeur de chien enragé !

— Comme tous les jours, non ?

Avec un soupir de lassitude, Pascale se jucha sur le bord d’un évier.

— Le petit garçon de la chambre 7 n’ose pas se servir de sa pompe à morphine, il faut absolument l’aider.

L’enfant en question avait subi une grave intervention quelques jours plus tôt et souffrait beaucoup.

— Je passerai le voir toutes les heures, promit Aurore.

Georges Matéi entra en coup de vent et s’arrêta net en découvrant Pascale.

— Oh, excusez-moi ! Je vous dérange ?

— Non, on fait la pause, répondit précipitamment Aurore, tu peux la faire avec nous.

— Alors, je vais me chercher du café aussi. Vous en voulez un autre ?

Elles acquiescèrent ensemble et attendirent qu’il se soit éclipsé pour étouffer un rire.

— C’est toi qu’il cherchait, dit Aurore avec une moue dépitée.

— Moi, je crois qu’il ne sait pas laquelle choisir, et si tu l’encourageais un peu…

— Il est très timide.

— Tous les hommes le sont, affirma Pascale en se rappelant la manière dont elle avait fait rougir Laurent Villeneuve avec un seul regard.

Dehors, la pluie tombait sans discontinuer depuis le matin, et une rafale de vent fit trembler les fenêtres.

— Quel temps affreux ! soupira Aurore.

— On fera une flambée ce soir.

— Tu as du bois ?

— Il y a un gros tas de bûches contre le mur d’enceinte, au-delà de la serre. À propos de la serre, plein de carreaux sont cassés sur le toit, on ne s’en rend pas compte à cause de la végétation mais je l’ai très bien vu en survolant Peyrolles avec Sam, avant-hier.

— C’est comment, d’en haut ?

— Tout petit. Une maison de poupée… entourée d’une vraie jungle ! Il faut absolument qu’on se fasse un dimanche râteau-brouette, ça ne ressemble plus à rien.

Georges revint, chargé de trois gobelets en équilibre précaire dans un haricot d’émail.

— Bon, je me dépêche de boire celui-là et j’y retourne, décida Pascale en abandonnant son perchoir.

À cet instant la porte se rouvrit à toute volée et Nadine Clément se campa sur le seuil, les bras croisés. Son regard se posa une seconde sur le haricot, où le café avait débordé, puis s’arrêta sur Pascale.

— Vous n’avez rien d’autre à faire, je suppose ?

Sans lui laisser le temps de répondre, elle interpella Georges.

— Je vous croyais débordé de travail ! C’est bien l’explication fantaisiste que vous m’avez fournie tout à l’heure ? Quoi qu’il en soit, votre place n’est sûrement pas dans le local des infirmières, débarrassez-moi le plancher !

Elle s’écarta pour le laisser passer avant de s’adresser de nouveau à Pascale, ignorant Aurore telle une quantité négligeable.

— Inutile de vous réfugier ici, je sais que c’est votre cachette favorite pour tirer au flanc. Dans mon service, les médecins sont à leur poste. Si vous vous en sentez incapable, allez chercher un emploi ailleurs.

Très calme, Pascale fit front, bien décidée à ne pas se laisser tyranniser.

— J’ai vu tous mes patients, madame. Je prenais juste un café en attendant l’heure de la visite.

La visite du professeur Clément avait lieu chaque matin à onze heures précises, et à ce moment-là Nadine exigeait toute son équipe derrière elle, comme n’importe quel patron, mais il restait encore dix minutes.

— J’espère que vos dossiers sont à jour et que ma secrétaire a tous vos comptes rendus !

— Absolument.

Le regard étincelant de rage, Nadine toisait Pascale sans parvenir à lui faire baisser les yeux. Elle allait probablement la mettre sur la sellette devant chacun de ses malades en faisant le tour des lits de l’étage, mais Pascale se sentait sûre d’elle. À plusieurs reprises, Nadine avait voulu la coincer avec des questions pointues auxquelles Pascale avait toujours donné la bonne réponse. Consciencieuse, perfectionniste, forte de la solide expérience acquise à l’hôpital Necker, elle traitait chaque cas de son mieux et n’avait aucune raison d’être inquiète.

— Je ne vous apprécie pas, docteur Fontanel, lâcha brusquement Nadine avec un petit ricanement très méprisant. Autant que vous le sachiez !

— J’en prends note, répliqua Pascale d’un ton neutre.

Interloquée par la désinvolture de la réponse, Nadine hésita puis choisit de claquer la porte violemment. Elle remonta le couloir au pas de charge, faisant fuir les internes qu’elle croisait. Une fois à l’abri dans son bureau, elle attrapa un presse-papiers offert par un laboratoire et le jeta de toutes ses forces contre un mur. Pourquoi s’était-elle laissée aller à une réflexion aussi personnelle ? Et devant une infirmière, en plus ! L’altercation ferait le tour du service avant midi, et de tout l’hôpital avant ce soir. « J’en prends note. » Quelle suffisance, quelle morgue ! Elle devait casser cette petite conne si elle ne voulait pas perdre la face. Elle trouverait bien une faute professionnelle, au besoin l’inventerait. De toute façon, elle ne pouvait plus la supporter, rien que la regarder la rendait malade, elle avait l’impression de revoir Camille.

Se forçant à s’asseoir et à respirer lentement, elle ferma les yeux. En réalité, ses souvenirs concernant Camille s’étaient beaucoup estompés avec le temps. Quand cette idiote avait suivi son Raoul à Paris, Nadine avait quoi ? Vingt-cinq ans ? Et déjà elle ne la voyait plus depuis des années, indifférente à son sort. Les Montague avaient rayé de leurs vies cette pièce rapportée, cette verrue honteuse arrivée dans leur famille. Peu leur importait ce que deviendrait la bâtarde, ainsi qu’ils l’appelaient, et ils s’étaient dépêchés d’oublier son existence. Bien plus tard, ils avaient été stupéfaits d’apprendre qu’elle était revenue dans la région et avait épousé Henry Fontanel. Rien que ça ! Nadine, elle, s’était mariée avec Louis Clément. Ce mariage ne l’avait pas empêchée de poursuivre sa carrière médicale, d’autant moins qu’elle s’était retrouvée veuve à quarante ans et avait pu se consacrer entièrement à son métier, jusqu’à ce titre suprême de chef de service.

Elle rouvrit les yeux et consulta sa pendulette de bureau. Dix heures cinquante-sept. Il ne lui restait plus que trois minutes pour achever de se calmer. Manifestement, Pascale Fontanel ne savait pas à qui elle avait affaire, ce qui conférait un avantage certain à Nadine. Au début, constatant que Villeneuve voulait vraiment lui donner le poste – et tout ça pour faire plaisir à son copain Samuel Hoffmann ! –, Nadine s’était imaginé qu’une inévitable confrontation aurait lieu entre elles deux. Mais ce nom de Clément ne disait évidemment rien à Pascale. Les choses auraient pu en rester là si cette fille n’avait pas porté sur elle les traces de son métissage. Sans ses grands yeux sombres, ses cheveux trop lisses, son teint d’Asiatique, Nadine serait peut-être arrivée à l’ignorer. Hélas ! sa ressemblance avec Camille était trop irritante, et sa manière de répondre avec arrogance, tout à fait insupportable !

Nadine eut soudain la vision de son père en uniforme. Bel homme, bel officier, qui avait reçu des récompenses pour sa campagne d’Indochine, dont il ne parlait guère. Devant elle, une fois seulement il avait évoqué la prise du fort de Lang Son, âprement défendu contre les Japonais par une poignée de Français. Il avait fait partie de ces soldats auxquels l’ennemi avait présenté les armes… avant de les faire prisonniers. Il ne racontait pas volontiers, il se contentait de poser un regard triste et tendre sur la petite Camille, alors Nadine se sentait dévorée de jalousie. Elle tapait du pied, exigeait de monter sur les genoux de son père. Il la laissait faire et se taisait. Qu’aurait-il pu dire ? Elle était sa fille aînée, sa vraie fille, elle avait tous les droits.

Repoussant ces souvenirs indésirables, Nadine se leva. Elle n’était plus une petite fille et Abel Mon-tague n’était pas un héros. N’avait-il pas trahi sa femme et ses enfants légitimes ? D’ailleurs, il était mort dans son lit, comme monsieur tout le monde.

Elle se débarrassa de sa blouse blanche, enfila sa veste de tailleur. Elle effectuait toujours sa visite en tenue de ville, pour se démarquer de son équipe, parce que c’était elle le patron. Le grand patron.

 

Penaud, navré, Samuel s’excusa tandis que Marianne riait, aux anges. Qu’il ait pu craquer de cette manière était pour elle plus flatteur que frustrant. Il la serra contre lui, un peu essoufflé, puis embrassa son épaule, ses seins, son ventre. Même s’il avait pris son plaisir trop tôt, trop vite, pour une fois incapable de se contrôler, il allait s’occuper d’elle, elle le savait. C’était un merveilleux amant et il la rendait folle au lit, mais elle n’aurait jamais cru lui faire le même effet. Elle avait un peu maigri durant ses vacances, l’appétit coupé par l’absence de Sam, et quinze jours de soleil lui avaient donné un joli bronzage doré, éclaircissant encore ses cheveux blonds. Dans les yeux des autres hommes, elle s’était sentie belle, et Samuel le lui avait confirmé quand elle s’était jetée dans ses bras à l’aéroport de Blagnac.

Les mains de Sam étaient d’une extraordinaire douceur, sa bouche aussi. Elle étouffa un gémissement, s’offrit davantage à ses caresses. Devenait-il enfin amoureux d’elle ? Cette idée était si excitante qu’elle s’abandonna au plaisir qui montait, criant malgré elle.

Il lui fallut une ou deux minutes pour reprendre ses esprits. Appuyé sur un coude, Sam la regardait gentiment. Pas avec une authentique tendresse, juste gentiment.

— Tu es ravissante… Tu t’es bien reposée, là-bas ?

Ni passion ni déclaration, une sollicitude amicale décourageante. À quel moment allait-il se lever, s’éloigner d’elle en annonçant qu’il partait voler ? Oh, sans doute ne l’avait-il pas trompée, à en croire son désir pressant ! Non, il était probablement fidèle, sauf en pensée, car il songeait toujours à son ex-femme et ne s’en cachait même pas.

— Tu as vu Pascale, ces temps-ci ?

La question le prit au dépourvu, cependant il acquiesça d’un signe de tête. Puis, comme elle attendait la suite, il expliqua de mauvaise grâce :

— J’ai déjeuné avec elle au club samedi dernier et je l’ai emmenée faire un tour. Elle avait envie de piloter.

Et bien sûr, les envies de Pascale étaient sacrées.

— Tant mieux pour elle. J’aimerais bien que ça m’arrive.

Jamais elle n’avait osé le lui demander, mais puisque Pascale avait droit de cité à l’aéroclub, elle refusait d’être en reste.

— Tu veux apprendre ? demanda-t-il avec un sourire. C’est hors de prix…

— Vraiment ? Trop cher pour une simple secrétaire, et trop compliqué pour moi !

Furieuse, elle se redressa d’un bond, courut jusqu’à la salle de bains où elle s’enferma. Pourquoi était-elle assez stupide pour gâcher leurs retrouvailles ? Tout avait si bien commencé !

— Marianne…

Elle poussa la targette, mit ses mains sur ses oreilles. Si elle l’écoutait, il finirait par la convaincre de sortir de là et de se réfugier dans ses bras. Il savait consoler mais il ne savait pas aimer. En tout cas, pas elle. D’ailleurs, il ne s’était jamais risqué à le lui dire, il n’était pas menteur.

Assise sur le rebord de la baignoire, elle demeura un long moment prostrée. Quand elle se décida enfin à bouger pour aller jeter un coup d’œil par la fenêtre, elle constata que la voiture de Sam n’était plus là.

— Bien fait pour toi, pauvre idiote, articula-t-elle à mi-voix.

La conquête d’un homme comme Samuel ne passait pas par les larmes, les scènes, les drames. Il le lui avait avoué dès le début, il conservait un souvenir cauchemardesque de son divorce et n’en était pas guéri. À quoi bon exiger ce qu’il n’était pas en mesure de donner ?

Elle s’approcha de la glace en pied, bloquant net son envie de pleurer. De face, de profil, elle s’observa sans indulgence. Ravissante, en effet, elle l’était. Alors, plutôt que s’avouer vaincue, elle devait continuer à se battre. Elle voulait Sam, elle l’aurait.

 

Pascale agita la main tandis que les feux arrière de la voiture d’Aurore s’éloignaient dans l’allée. La nuit tombait tôt désormais, accompagnée d’un froid pénétrant qui donnait un avant-goût de l’hiver. Malgré son pull irlandais à col roulé, Pascale frissonna et se dépêcha de rentrer tout en se demandant où Georges Matéi allait emmener dîner Aurore. Pour ce premier tête à tête, ils s’étaient donné rendez-vous au Père Louis, un bar à vin de la rue des Tourneurs, dans le centre de Toulouse. Dommage de refaire la route, mais Aurore avait tenu à revenir pour se changer et se laver les cheveux.

Nullement angoissée par la perspective de rester seule, Pascale avait décidé d’en profiter pour ranger la bibliothèque. Comme son père, à l’époque, elle y avait installé son bureau, mais les papiers s’accumulaient en désordre, et certains cartons de livres venant du garde-meubles parisien n’étaient toujours pas déballés.

Elle commença par donner un bon coup de plumeau sur les rayonnages de bois blond – sans doute du merisier – en réfléchissant à un ordre de rangement. La littérature générale sur le grand mur du fond et les ouvrages scientifiques près d’elle, à portée de main, afin de rafraîchir ses connaissances pour rester incollable face aux perfides devinettes de Nadine Clément ! Celle-ci avait ravalé sa colère, la veille, se désintéressant de Pascale lors de la visite, mais la question demeurait : pourquoi une telle hargne ?

Penchée au-dessus d’un carton ouvert, elle lut les titres avec un pincement au cœur. Ceux-là, Sam les lui avait offerts après son opération de l’appendicite, un bon prétexte pour revenir la voir et s’asseoir dix minutes au bord de son lit. Elle se souvenait très bien de la manière dont il l’avait regardée ce jour-là, éperdu et incrédule.

Un craquement sec au-dehors la fit sursauter. Elle se redressa, aux aguets, le cœur battant, et crut entendre une sorte de grincement. Les vitres des deux portes-fenêtres étaient noires, elle ne pouvait rien distinguer de ce qui se passait dans le parc. Machinalement, elle chercha un objet quelconque pour se défendre, au besoin, et saisit le coupe-papier posé sur son bureau. Un geste dérisoire, qui lui permit néanmoins de recouvrer son sang-froid. Sans lâcher son arme de fortune, elle traversa la pièce d’un pas résolu, tourna la crémone de la première des portes-fenêtres et ouvrit brusquement.

— N’ayez pas peur, ce n’est que moi ! lança une voix rauque.

— Monsieur Lestrade ?

— Lucien, je vous ai déjà dit…

Il apparut dans la flaque de lumière émanant de la bibliothèque, traînant les pieds. Son pantalon de velours était taché de terre à la hauteur des genoux. Toujours sur la défensive, Pascale le toisa avec méfiance.

— Qu’est-ce que vous faites là ?

— Ben… je travaillais, tiens !

— Dans l’obscurité ?

— Non, maintenant je range mes outils. La nuit tombe trop tôt.

— Mais enfin, s’indigna-t-elle, de quel droit entrez-vous chez moi ? Nous nous sommes déjà expliqués, Lucien, je ne veux pas que vous…

— Oui, seulement vous ne faites rien ! Rien du tout ! Il y a des mauvaises herbes partout, des feuilles mortes, des fleurs fanées en pagaille !

— Et alors ?

— Alors ? Bon sang, vous ne comprenez donc pas ?

Très agité, il fit deux pas dans sa direction et, d’instinct, elle recula, serrant plus fort le coupe-papier entre ses doigts.

— Pardon, dit-il en s’arrêtant net. Je ne voulais pas vous effrayer. Pas vous, surtout pas vous… Je m’en vais tout de suite, je reviendrai demain.

— Non ! S’il vous plaît, Lucien, ne revenez pas.

— Je ne ferai pas de bruit, je n’ai besoin que d’un sarcloir. Ne vous inquiétez pas, je ne vous demande pas d’argent, je ne m’approcherai même pas de la maison, si vous préférez.

Son obstination avait quelque chose de bizarre, d’affolant. Pascale n’osa pas le contredire, pourtant elle ne voulait plus le voir traîner à Peyrolles. Il disparut dans l’ombre et dut récupérer sa brouette car elle entendit de nouveau le grincement.

— Je vais la graisser ! cria-t-il.

Elle attendit quelques instants, dépitée de n’avoir pas su se montrer plus ferme, puis elle rentra. Elle remit le coupe-papier inutile sur son bureau, prêta l’oreille, en vain. Était-il enfin parti ?

Angoissée, elle traversa toute la maison jusqu’à la cuisine, allumant les lumières sur son passage. Le culot de Lestrade l’exaspérait d’autant plus que, effectivement, le parc semblait à l’abandon. Toutefois, lorsqu’il venait y passer un moment, il se livrait à un travail de fourmi dont le résultat n’était guère visible. Que faisait-il exactement ? Elle se promit de consacrer tout son prochain week-end à ratisser, car si elle voulait se débarrasser de Lestrade il fallait qu’elle commence par mettre de l’ordre et lui prouver ainsi qu’elle n’avait pas besoin de lui.

— Mais pourquoi suis-je obligée de faire ça ? De quoi se mêle-t-il ?

Que lui avait-il dit, deux semaines plus tôt ? « J’ai promis. » Un pari, un serment ? À qui ? Elle n’avait aucun moyen de le savoir, Lestrade ne répondant pas aux questions directes. Ni aux injonctions de se tenir à distance !

Une impression de malaise submergea Pascale. Une fois de plus, elle eut envie d’appeler son père, de crier au secours, d’exiger l’explication de tous ces mystères. Malheureusement, il était le premier à en faire. Dès qu’il avait été question de Peyrolles, il s’était montré hostile sans pouvoir opposer une seule raison valable au désir de sa fille.

D’un geste impulsif, elle prit le téléphone, commença à composer le numéro de son père mais se ravisa et fit celui d’Adrien. Il décrocha au bout de six sonneries, la voix pâteuse.

— Je te dérange ? s’excusa-t-elle.

— Non, non… Toujours heureux de t’entendre, petite sœur.

Quand il l’appelait ainsi, c’est qu’il n’était pas seul.

— Je ne vais pas t’embêter longtemps, je voudrais juste que tu répondes à deux ou trois questions.

— Tu participes à un jeu ?

Elle perçut distinctement le bruit de son briquet. Puisqu’il allumait une cigarette, il n’était pas trop pressé.

— Je suis sérieuse, Adrien. D’abord, te souviens-tu de la raison exacte qui a poussé papa à quitter Peyrolles ? Tu avais vingt ans, tu dois savoir des choses que j’ignore.

— Eh bien… il rêvait de la région parisienne, il finissait par étouffer en province. Et puis maman dépérissait, elle parlait de moins en moins et ne s’intéressait qu’à ses fleurs, ça finissait par inquiéter papa.

Les fleurs représentaient sans doute pour leur mère un moyen de s’évader. Pascale songea à ce panier plat dans lequel étaient couchées les roses à longue tige ou les lis. Entre l’obsession de Camille pour ses plates-bandes et les idées fixes de Lucien Lestrade, existait-il un quelconque rapport ?

— À ton avis, Ad, pourquoi y a-t-il autant de mobilier stocké au grenier ? La maison était destinée à être louée, les parents auraient pu vendre sur place ce qu’ils n’emportaient pas à Saint-Germain, non ?

— Maman était assez sentimentale avec les objets, tu t’en souviens sûrement ! Elle a décrété que les locataires n’auraient pas besoin du grenier et qu’il serait condamné, comme ça elle a pu y entreposer ce dont elle ne voulait pas se séparer. J’ai grimpé cet escalier un nombre de fois incalculable ! Elle me disait de monter ceci, cela… Quand je pense que tu t’amuses à tout redescendre avec ta copine Aurore ! À propos, comment va-t-elle ?

— Bien, elle est partie dîner à Toulouse en compagnie d’un charmant garçon.

— Dommage…

— Pour qui ? Pour toi ? Tu es à sept cents kilomètres, Adrien, ne t’occupe donc pas d’Aurore. Explique-moi plutôt la raison de vos réticences, à papa et à toi, quand j’ai voulu acheter Peyrolles. Maintenant que c’est fait, le sujet n’est plus tabou, j’imagine ?

— Il ne l’a jamais été, protesta Adrien.

Elle l’entendit souffler bruyamment la fumée de sa cigarette, comme pour souligner sa désapprobation, puis il laissa passer un petit silence avant de reprendre :

— D’une part, ce n’était pas très chic de t’en aller juste après le décès de maman. D’autre part, cette maison ne porte pas vraiment bonheur.

— Papa le prétend aussi, pourtant nous y avons été très heureux, si ma mémoire est bonne.

— Toi, peut-être, mais lui, non. L’incendie où ma… ma mère, enfin la première, a brûlé vive est un souvenir odieux pour lui. Il a eu beau faire raser les décombres de l’atelier, il n’a pas oublié.

Tout l’automne, les hibiscus mauves avaient fleuri à cet emplacement, Pascale y pensa avec un frisson désagréable.

— Il aurait pu vendre à ce moment-là si c’était insupportable pour lui.

— À qui ? Les gens auraient eu vite fait de baptiser Peyrolles maison du drame, maison maudite, et il n’y aurait pas eu preneur ! J’étais tout petit, il n’allait pas partir à l’aventure avec un gamin en bas âge…

— Bon, admettons, mais ensuite ? Il n’y a pas eu d’autre drame, que je sache.

Nouveau silence, nouveau soupir, puis Adrien reprit :

— Écoute, ma puce, je crois que papa a eu de gros soucis avec maman. Il le cachait de son mieux, seulement quand il a décidé de quitter Peyrolles, il en avait soupé. Une ou deux fois, avant le départ, il m’a parlé. Il mettait en avant mes études, prétextant que rien ne valait la fac de médecine de Paris, des trucs comme ça… En réalité, il se faisait un sang d’encre pour maman.

— Pourquoi ? Elle n’était pas encore malade à l’époque.

— Pas malade, mais tellement triste ! Mutique, anorexique. D’après lui, vivre à Peyrolles la desséchait.

L’envie de révéler à Adrien l’existence du vieux livret de famille fut soudain tellement forte que Pascale dut se mordre la langue. Son père et son frère avaient toujours été proches, complices, et Adrien devait connaître des événements qu’on avait tus à la petite fille qu’elle était alors.

— Je regrette de ne pas avoir interrogé maman davantage, je me suis aperçue que je ne savais quasiment rien d’elle. Et toi ?

— Savoir quoi ? s’étonna Adrien.

— Sa jeunesse, sa famille…

— Elle avait tiré un trait.

— Pourquoi ?

— Enfin, qu’est-ce qui te prend ?

La voix d’Adrien s’était brusquement durcie, il devait en avoir assez de cette conversation. Pascale se souvint qu’il n’était probablement pas seul.

— Si tu veux, proposa-t-elle, je te rappellerai demain.

— Nous avons épuisé le sujet, non ?

À présent, il s’énervait, pressé d’en finir.

— Téléphone plutôt à papa, moi, tout ça ne me passionne pas. Allez, il est tard, je t’embrasse, petite sœur.

Déçue, elle prit congé à son tour et raccrocha. Adrien ne s’était pas montré très compréhensif, mais il ne devait rien comprendre à ce flot de questions. Si elle avait mentionné le livret de famille, comment aurait-il réagi ? Et pourquoi se taisait-elle ? Pourquoi ne faisait-elle pas confiance à son frère ? Depuis qu’elle avait découvert le premier mariage de sa mère et la naissance de cette Julia Nhàn, elle voulait trouver seule la vérité. Seule, c’est-à-dire sans qu’on la ménage ni qu’on lui mente.

Debout devant le téléphone, elle réfléchit encore quelques instants, puis elle se fit un café instantané qu’elle emporta dans la bibliothèque, où les lumières étaient restées allumées. Négligeant les cartons de livres à moitié déballés, elle brancha son ordinateur portable et se connecta à Internet. Il existait au moins une chose toute simple à laquelle elle pouvait obtenir une réponse immédiate. Elle parcourut plusieurs sites avant de tomber sur ce qu’elle cherchait.

« Les prénoms féminins désignent en général la beauté… Les prénoms simples consistent toujours en un seul mot, monosyllabique… La préférence des Asiatiques pour les prénoms composés leur permet de donner une signification plus riche… Le prénom d’un enfant exprime le plus souvent le rêve des parents. »

Elle, fit défiler sur l’écran la longue liste de prénoms jusqu’à la lettre N et découvrit que Nhàn signifiait « sans soucis ». Julia sans soucis…

Ouvrant le tiroir de son bureau, Pascale prit le livret de famille et le feuilleta. Sa mère, Camille, s’appelait aussi Huong Lan, c’est-à-dire « parfum d’orchidée », et la mère de Camille se prénommait Anh Dào, à savoir « fleur de cerisier ». Des fleurs, toujours des fleurs, sauf cette petite Julia sans soucis. Était-ce le profond désir de Camille, que son bébé ne connût pas le moindre souci ? En déclarant sa première fille, elle avait jugé bon de lui adjoindre un prénom vietnamien, alors qu’elle s’était abstenue pour Pascale. Pourquoi, au moment de la naissance de Julia, avait-elle repensé à ses origines, à sa propre mère, Anh Dào, à ce lointain pays d’où elle venait ?

Avec un soupir découragé, Pascale ferma l’ordinateur. Pendant un moment, elle se contenta de prêter attention au silence qui l’entourait, puis elle tendit la main vers l’enveloppe arrivée le matin même, en provenance de la mairie du XIIe arrondissement de Paris. Ainsi qu’elle l’espérait – qu’elle le savait tout au fond d’elle-même –, Julia Nhàn Coste n’était pas décédée.

Elle glissa l’enveloppe dans le livret de famille et remit le tout au fond du tiroir. Une recherche effectuée sur l’un des Minitel de l’hôpital lui avait appris qu’il existait un très grand nombre de Coste dans le département, mais peu importait, elle retrouverait la trace de Raoul. Par ailleurs, elle pouvait contacter la famille de sa mère, ces Montague que Camille avait rejetés en bloc.

Fatiguée, elle se leva, s’étira. Elle ne comptait pas attendre Aurore, d’ailleurs elle espérait que son amie rentrerait tard, signe d’une bonne soirée en compagnie de Georges Matéi ! Elle regagna la cuisine, où elle se prépara des œufs brouillés avec des toasts. Pourquoi Laurent Villeneuve ne l’avait-il pas encore invitée à déjeuner ? Parce que sa position de directeur du CHU le lui interdisait ou par égard pour son ami Samuel ? Leur arrivait-il de parler d’elle lorsqu’ils étaient ensemble ? L’idée que Sam puisse se sentir des droits sur elle avait quelque chose d’agaçant… et d’attendrissant.

Alors qu’elle finissait de laver la poêle, une porte claqua dans les profondeurs de la maison, la faisant sursauter. Avait-elle laissé une fenêtre ouverte quelque part ? Elle coupa l’eau, posa la poêle sur la paillasse et écouta. Dehors, le vent s’était levé et soufflait fort, en rafale. La sensation de malaise éprouvée deux heures plus tôt l’étreignit de nouveau. Jusque-là, elle s’était sentie bien à Peyrolles, pas du tout impressionnée par les dimensions de la maison, qu’elle connaissait par cœur, ni par son isolement. Alors pourquoi avait-elle peur, soudain, d’un simple courant d’air ?

Elle se força à respirer lentement, pour se calmer, puis elle entreprit un tour du rez-de-chaussée. Tout était clos, aucun carreau cassé, rien d’anormal. Elle monta au premier et, du palier, vit que la porte de la chambre d’Aurore était close, ce qui n’arrivait jamais. Après une seconde d’hésitation, elle l’ouvrit. Il faisait froid dans la pièce, quelques feuilles mortes jonchaient déjà le parquet et le battant d’une des fenêtres claquait. L’explication était là, sous ses yeux, toute bête, pourtant Pascale frissonna et dut surmonter son angoisse avant de pouvoir aller fermer. Le bruit du vent s’estompa aussitôt, cependant il semblait toujours cerner insidieusement la maison.

Réfugiée dans sa propre chambre, Pascale resta un long moment assise au pied de son lit, l’oreille tendue. Elle n’était pas très impressionnable, elle avait vécu des nuits de garde angoissantes dans des cliniques désertes, ou encore des paniques mémorables lors de ses premiers vols en solo aux commandes d’un avion. À trente-deux ans, elle savait gérer ses émotions et conserver son sang-froid, néanmoins elle ne parvenait pas, ce soir, à chasser son anxiété.

Une fois sous sa couette, les deux lampes de chevet allumées, elle essaya en vain de se détendre. La pluie frappait maintenant ses carreaux, poussée par les bourrasques du vent déchaîné, et le tablier de fer de la cheminée d’angle vibrait à intervalles réguliers.

— Je ne veux pas me sentir mal à Peyrolles… Je suis chez moi, je suis à l’abri.

Elle répéta plusieurs fois la phrase, à voix basse puis plus haut. Mais ce fut seulement en entendant la voiture d’Aurore rouler sur les graviers de l’allée, deux heures plus tard, qu’elle poussa enfin un long soupir de soulagement.